*A LIRE: les mémoires de Goulouche
Publié le 05/08/2008 à 12:00 par goulouche56
L’AMOUR ETERNEL
Dans le petit café de ce village touristique, on pouvait danser tous les jours , l’après-midi comme en soirée.
La musique y était diffusée par un puissant juke-box qui semblait ne connaître, pour notre plaisir, qu’Adriano Celentano…
En compagnie d’Adriana et de quelques amis, nous partagions ses « 24000 baci » en sirotant un lemon soda bien frais….
Je m’armais de courage et tentais de glisser ma main dans la sienne ; elle ne se déroba pas…
Son joli sourire m’encouragea à l’entraîner discrètement vers la sortie puis à lui proposer une promenade …tous les deux…sans les copains….
Elle accepta et toujours main dans la main nous prîmes un petit sentier isolé qui sentait bon les herbes de Provence …
Le chant des cigales rendait le silence moins lourd et empêchait ma compagne d’entendre les battements de mon cœur…
J’avais rêvé et répété mille fois cette situation…
Enfin nous étions seuls et…comme un imbécile, je ne trouvais aucun mot à dire….
Plutôt que d’utiliser mes artifices de séduction habituels, je me décidais à faire le grand saut de la sincérité.
Comment aurais-je pu utiliser le calcul et la ruse avec celle que j’adorais ?
Je me contentais donc de lui dire que je l’aimais à en perdre l’âme, que j’avais envie de me fondre en elle, que je rêvais de l’embrasser, qu’enfin je me sentais un enfant devant elle….
« Tu es un enfant, répondit-elle en passant ses bras autour de mon cou….et j’aime cet enfant…j’ai tellement confiance en lui !... »
Ce fut notre premier baiser…..
Sa pureté et une certaine naïveté me confondirent plus d’une fois.
Sans doute cela était-il dû à son éducation…
C’est pourquoi elle était si différente, si passionnée aussi, si forte dans ses sentiments..Sa beauté, sa douceur, sa compassion étaient dans sa nature et elle m’a donné la chance immense de découvrir le premier amour dans ce qu’il a de plus beau et de plus tendre.
Sans avoir connu d’amourettes, Adriana plongeait tête baissée dans l’Amour et m’offrait sa vie avec toute la sincérité dont un homme peut rêver.
J’étais Elle, elle était moi.
C’était encore un rêve quand ses lèvres effleuraient ma joue, quand son regard plein d’amour pénétrait mes yeux, quand elle serrait ma main dans les siennes, quand sa voix mélodieuse me glissait des mots tendres à l’oreille, quand elle posait spontanément sa tête sur mon épaule.
Avec elle, j’avais l’impression d’être plus grand, plus beau, plus intelligent, j’aurais pu décrocher la lune et je savais que j’aurais pu mourir pour elle si elle me l’avait demandé.
Publié le 01/08/2008 à 12:00 par goulouche56
UN GRAND AMOUR
J’avais dix-sept ans et je passais mes vacances dans un petit village de montagne italien en compagnie de ma mère, ma demi sœur et mon beau-père.
Nous devions loger chez son cousin Aroldo mais cet homme si sympathique et si accueillant ne disposait que de deux chambres et on m’informa que la mienne était prête…chez la voisine….
J’étais un peu ennuyé par ces dispositions de dernière minute mais je me dis que ça me donnerait peut-être un peu d’indépendance.
De plus, le comité d’accueil fit disparaître en quelques secondes mes dernière appréhensions : la fameuse voisine pesait bien un quintal mais elle était aussi souriante et chaleureuse que son mari…Elle semblait très heureuse de recevoir « un petit français »et surtout, elle me présenta deux magnifiques jeunes filles qu’ils hébergeaient : la blonde explosive Nadia et Adriana, brune et assez froide.
En fait, j’avais assimilé sa timidité à de la froideur mais ce n’était pas pour me déplaire…
J’aurais bien entrepris la pétulante Nadia - qui n’était autre que la fille de mon hôte - car elle correspondait assez à l’idée que je me faisais d’une amourette de vacances.
Pourtant, j’appris très vite qu’elle allait bientôt se fiancer et mes projets tombèrent à l’eau.
Heureusement, Adriana –qui n’était autre que la petite cousine de mon beau-père - apprenait le français et se montra curieuse à mon égard.
Mon italien et son français se sont d’ailleurs beaucoup améliorés pendant ces vacances ensoleillées.
Ma logeuse était une femme adorable, elle respirait la gentillesse et la joie de vivre ; son mari était bel homme, doux et imperturbable.
Ce couple sympathique avait dû libérer la chambre réservée à Adriana pour me l’attribuer et, désormais et sans aucun reproche, les deux amies partageaient un grand lit dans la chambre de Nadia.
Comme le destin nous aide parfois, il m’offrit ainsi l’occasion de croiser Adriana à tout moment de la journée.
Mes sentiments pour elle devenaient chaque jour plus forts bien que je fusse persuadé de perdre mon temps….Elle semblait si loin de moi et ne m’accorderait jamais que son amitié.
Bien que « confortable », cette situation m’énervait souvent et il m’arrivait parfois de perdre patience et même de me montrer méchant avec elle.
Plus elle se montrait amicale, plus il me semblait qu’elle s’éloignait de moi
Au cours de mes tourments, il m’arrivait de lui lancer des paroles blessantes, de lui jeter qu’elle n’était pour moi qu’une puritaine sans cœur.
L’incompréhension que je lisais alors sur son visage la rendait encore plus belle, si belle à en pleurer de rage chaque fois que je devais m’éloigner d’elle.
Le soir, comme à mon habitude à cette époque, lorsque j’étais triste ou mal dans ma peau, j’écrivais quelques vers …J’y jetais toute ma rancœur contre le sort qui me poursuivait et contre ma bêtise aussi…
Ces poèmes causèrent mon malheur d’une seconde et l’infini bonheur qui suivit…
J’étais seul avec elle quand elle me demanda si je jugeais que l’indiscrétion était un exécrable défaut.
J’écoutais cette voix si douce et si mélodieuse, je sentais son parfum enivrant, j’entrais dans ses yeux mystérieux mais il m’était interdit de la serrer dans mes bras.
Je lui répondis aussi froidement que je le pouvais et surtout en termes voilés afin qu’elle justifie sa question.
C’est alors que cette déesse adorée me demanda pardon avec une humilité déconcertante et inattendue.
J’aurais voulu la couvrir de baisers pour lui faire oublier tout ce qui pouvait la tracasser…
Elle m’avoua qu’elle avait lu un de ces poèmes que je composais le soir et qui était resté sur la commode de ma chambre…
Je rougis à cet aveu et je crois qu’elle s’en aperçut.
Elle parlait un français très correct et , toujours en me demandant d’excuser son indiscrétion, elle me dit avoir lu ces quelques mots « puritanisme aigu de celle que j’adore… »
Il est certain que le mot « adore » l’avait intriguée davantage que celui de « puritanisme » qui aurait pu la mettre sur la voie.
J’étais presque heureux d’être libéré de mon secret mais elle me demanda avec candeur quelle était cette muse qui me rendait si triste.
Son intérêt pour moi n’était pas feint, elle était merveilleusement belle et élégante comme l’étaient déjà les italiennes à dix-huit ans…
Je bredouillais quelques mots, lui promettant de lui faire plus de confidences dans la soirée et dans un poème où je mettrai mon âme à nu.
Dans un certain sens, il m’était plus facile de lui parler en italien quand la conversation devenait plus intime et je crois qu’à l’inverse , elle utilisait le français un peu par coquetterie.
Sa voix était posée, mélodieuse et douce…mon cœur battait fort et j’aurais voulu mourir pour elle….
C’est ce que j’essayais de lui dire dans un sonnet que je rédigeais avec toute mon âme, en tentant maladroitement de lui exprimer tout ce que je ressentais pour elle….
Merveilleuse jeunesse et doux aveux qui vous déchirent et qui vous portent aux cieux, merveilleux premier amour pur, sincère et violent, exigeant et prêt à tous les sacrifices…
C’est donc en début d’après-midi que je glissais ma déclaration dans sa main en lui demandant de traduire ce billet avec soin…J’avais si peur qu’elle ne comprenne pas mon message et si peur qu’elle le comprenne avec indifférence ou ironie.
Le soir même, j’écoutais la radio française dans la cuisine de ma logeuse.
J’étais seul…
Mon inquiétude était sans bornes car j’appréhendais les effets de ma folle témérité..J’étais sûr qu’elle était en train de se moquer de moi, qu’elle montrait ma confession, ma déclaration, à Nadia..
Je les imaginais riant aux éclats à la lecture de chacune de mes phrases….Comment un ver de terre comme moi avait pu prétendre ? ….comment pouvait-elle imaginer ?...j’avais été stupide de croire que
j’avais la moindre chance…..Pourquoi ne l’avais-je pas vue depuis des heures ?....
Elle apparut dans l’embrasure de la porte, assez calme, grave peut-être. Elle s’approcha lentement de moi et me demanda d’une voix très douce si je pensais sincèrement tout ce que j’avais écrit…
Mes yeux se brouillaient , mon cerveau éclatait…
J’étais ému et mon « oui » s’étrangla au fond de ma gorge…
J’attendais le couperet, le coup de massue, les cris, le rire….
Elle fondit en larmes, effleura ma joue d’un rapide baiser et s’enfuit en courant dans sa chambre…
J’étais paralysé et je restais ainsi, prostré sur ma chaise, pendant près d’une heure.
Je craignais que le moindre geste n’effaçât de ma mémoire ce qui venait de se passer..
Mon bonheur tout neuf m’émerveillait…
Des bruits de pas dans le couloir me ramenèrent à la raison et à la vie ; l’enchantement disparut…
Demain , je te verrai demain…amore mio
Publié le 31/07/2008 à 12:00 par goulouche56
14 ANS ET PREMIERS EMOIS
A quatorze ans, les séjours chez la grand’mère s’agrémentèrent de la découverte des premiers émois physiques.
Danielle, très expérimentée malgré ses treize ans et très mignonne, n’eut aucun mal à m’entraîner dans le sous-sol de la grand-mère Simone.
Elle portait un short très moulant et son polo à manches courtes laissait deviner une jolie poitrine naissante.
C’est encore elle qui dirigea les « opérations » de libertinage.
Après avoir fermé la porte avec soin, elle s’approcha doucement de moi et passa ses bras autour de mon cou.
Mon cœur battait la chamade, le sang me montait à la tête et mon pantalon trahissait d’autres sensations physiques tout aussi fortes.
Elle se colla contre moi et une douce chaleur m’envahit, une paix intense, un bonheur qui m’aurait largement suffi.
Sur mon petit nuage, je me croyais au paradis….
Je me décidais toutefois à coller mes lèvres sur sa bouche entrouverte mais ce moment d’extase fut très vite interrompu par un effet de surprise inattendu….
Mes copains m’avaient prévenu mais j’avoue que j’étais resté dubitatif car, au cinéma, un baiser était alors simplement un baiser.
Sa langue dans ma bouche me laissa donc interloqué et il me fallut quelque temps avant d’apprécier cette initiative et de participer à ce délicieux manège…
Cette intimité charnelle m’incita même à plus de témérité.
Ma main déboutonna son short et visita toute son intimité avec la curiosité et l’impatience d’une première fois.
J’étais fou de joie et tout particulièrement à l’idée d’être désormais un homme
J’allais pouvoir raconter fièrement mes aventures à mes copains , dès le lundi suivant….
Tout se bousculait dans ma tête et j’avais hâte de tout savoir sur les filles.
C’est pourquoi mon autre main glissa sous le polo, tentant de se frayer un passage sous le soutien-gorge de coton .
A ma grande surprise , cette fois, elle resista un peu, m’incitant naturellement à poursuivre et à vaincre cette pudeur inattendue.
Je compris néanmoins très vite les raisons de ses appréhensions car ce soutien-gorge , renforcé de baleines, cachait en fait une poitrine à peine naissante qui me laissa sur ma faim.
Danielle ne me laissa pas le temps d’être déçu car déjà sa petite main curieuse s’était introduite dans mon pantalon.
Bien que très anxieux et pudique, je laissais faire l’ineluctable….J’étais à sa merci.
Les caresses se firent plus régulières et plus possessives tandis que je fermais les yeux, goûtant sans retenue et sans honte à ce plaisir délectable qui, sans avertissement, me surprit et me laissa, après mille vertiges, complètement exténué.
Depuis, j’ai mesuré ma chance d’avoir connu cette fille délicieuse et mes regrets de l’avoir perdue presqu’aussitôt….
Publié le 30/07/2008 à 12:00 par goulouche56
SEMAINE AU LYCEE ET WEEK END CHEZ SIMONE
Les cours intérieures du lycée ne donnaient naturellement pas sur la rue ; toutefois, près de la chapelle, nous nous massions contre le grand portail.
Il s’ouvrait parfois pour les livreurs et on pouvait alors entrevoir la vraie vie de la rue.
Quand il se refermait, le moral en prenait un coup et je restais alors plongé dans mes rêves, incapable de partager les jeux des camarades qui me sollicitaient.
En longues blouses grises, avec mon ami Michel, nous arpentions le bitume accidenté de la cour en nous racontant les scénarios les plus fous tirés de notre imagination.
Les professeurs étaient nos personnages favoris et nous les plongions dans des aventures rocambolesques que chacun d’entre nous alimentait et enrichissait, à tour de rôle. Nous nous perdions ensuite dans de longs fous rires incontrôlables en forgeant peu à peu notre futur humour d’adultes
Michel partageait alors mes rêves et je le suivais volontiers dans ses délires.
Venait la fin de la semaine et, le samedi matin, la carte de sortie dûment signée par le surveillant général qui vérifiait, une dernière fois, si nous n’avions pas été collés pour une raison ou pour une autre. Les retenue étaient en effet très aléatoires et bien souvent injustes.
J’en fis un jour les frais alors que nous étions rangés deux par deux avant d’entrer au réfectoire.
La longue file des jeunes affamés était un peu bruyante et tardait à obéir au surveillant d’externat, despote suprême, qui réclamait le silence absolu avant de nous autoriser à pénétrer dans la grande salle.
Il était à court de menaces et les chuchotements, fous rires et plaisanteries de mauvais goût ne cessaient de fuser depuis de longues minutes.
Je trouvais le temps tellement long que je fus presque content quand il annonça enfin une véritable et définitive sanction pour les coupables.
Pour les désigner, il fit confiance au hasard et décida enfin de consigner les six derniers de la file.
Le silence se fit sans tarder et j’attendais avec satisfaction l’ordre d’avancer quand Michel me fit remarquer qu’il y avait vraiment peu de monde derrière nous …
Et pour cause ! Nous découvrîmes avec horreur que nous faisions partie des six derniers !
Si nous en doutions encore, nous en fûmes totalement convaincus quand le pion, armé de son carnet noir et de son BIC rétractable, nous demanda de décliner nos noms et numéros matricules….
Rien n’y fit pour modifier sa décision et, le dimanche suivant, nous eûmes droit à de longues heures d’étude en salle 34 et à une interminable promenade disciplinaire le long des remparts .
Les week-ends chez ma grand-mère Simone étaient très agréables …
Elle faisait mes quatre volontés et le grand-père Georges, goguenard, souriait dans son coin.
A quatorze ans, il m’apprit à rouler des cigarettes avec le tabac blond récupéré dans les longs mégots de l’oncle Charles. Il faut dire que celui-ci travaillait « chez les américains ».
Mon oncle Titi, lui, ne se montrait que six mois par an. Il consacrait en effet une moitié de l’année à « la cloche » tandis que l’autre moitié le voyait propre et travailleur.
Peintre en bâtiments, il trouvait toujours du travail… quand il en voulait.
Un philosophe à part entière, le Titi !
La joue déformée par sa chique de tabac, il me racontait des histoires d’hommes.
Il jouait à la guerre avec moi et, pour ce faire, il m’avait trouvé de vieux uniformes, calots et galons qu’il fallait mériter au « combat ».
Sa sœur, la grand-mère Simone, était aussi une originale et avait une vingtaine de frères et sœurs plus ou moins connus par le reste de la famille.
Bien qu’elle ne fut pas dans le besoin, elle m’entraînait, le matin de très bonne heure pour…faire les poubelles….
Mais pas n’importe quelles poubelles ! : celles des américains qui repartaient aux USA ou au Canada après avoir effectué leur service militaire en France.
Ils avaient en effet l’habitude de débarrasser leur logement, avant de le restituer à leur propriétaire, de la manière la plus simple qui soit…
Pas de déménagement mais tout était déposé sur le trottoir, à l’intention des éboueurs…
Ils « jetaient gras », comme disait ma grand-mère et on pouvait trouver, pêle-mêle, un réfrigérateur, un buffet , de la vaisselle ou des vêtements neufs ou quasiment neufs….
Naturellement, il fallait arriver sur les lieux les premiers pour emporter les meilleures occasions et les ramener, discrètement si possible, dans notre vieille charrette à bras.
J’adorais fouiller dans ces trésors et y découvrir mille choses utiles, inutiles ou inconnues.
Mon oncle Charles vivait chez ses parents, Simone et Georges. Plus fier, il n’appréciait pas vraiment nos sorties matinales.
Directeur d’un pressing dans le camp américain où il était employé, il soignait son look.
Je me suis souvent surpris à l’envier, le lundi matin, quand il me ramenait au lycée dans sa 2CV bleue…
Pimpant et parfumé, rasé se prés, chemise blanche amidonnée , cravate et costume impeccables, il fumait sa Lucky Strike en écoutant la radio.
Souriant et heureux, il allait au travail, avouant parfois que son métier ne l’épuisait pas vraiment .
Moi, assis à côté de lui, déjà en tenue de lycéen modèle, je rejoignais ma prison, armé de mon cartable et de mon petit sac de sport bleu et blanc.
J’avoue que le sport m’a toujours rebuté et, malheureusement, la semaine commençait souvent par cette activité où je n’excellais pas.
Je me promettais donc d’être un jour comme mon oncle, débarrassé des soucis de l’école et et du joug des parents.
Publié le 30/07/2008 à 12:00 par goulouche56
LE LYCEE
La classe de quatrième approchait et mes goûts pour le bricolage incitèrent ma mère à m’inscrire au lycée technique .
Dès la rentrée, ce fut l’enfer.
Le car nous ramassait le lundi matin de très bonne heure devant le café et il ne nous y ramenait que deux semaines plus tard, le samedi après-midi.
La valise dans une main, le cartable dans l’autre et le sac de sport sur l’épaule, il nous fallait franchir le poste frontière de la conciergerie du lycée.
Ensuite, nous prenions la direction de la bagagerie pour y déposer nos affaires.
Enfin nous rejoignions nos salles ou ateliers et la ronde infernale des cours commençait.
Nous changions de salle et de professeur toutes les heures et, seul dans la cohue, il me fallait trouver la bonne salle dans le dédale des couloirs et des galeries qui longeaient, sur deux étages, les deux cours de récréation intérieures.
Contrairement à mes camarades de classe qui avaient suivi une cinquième technique l’année précédente, ma cinquième au CES s’était inscrite dans une option dite « moderne » ou « littéraire ».
Je devais donc, de surcroît, m’adapter et rattraper mon retard, particulièrement en atelier et en dessin industriel.
Le professeur d’atelier me terrifiait et il n’avait rien trouvé de mieux que de me faire limer une pièce métallique sans intérêt et sans utilité, pendant des heures, tandis que les autres s’initiaient au fonctionnement des machines-outils.
Décidément, rien ne me convenait dans ce milieu un peu trop viril où il fallait encore affronter le bizutage permanent des anciens.
La nourriture, quant à elle, était exécrable. Les desserts, qui auraient pu être mangeables, étaient partagés par nos deux chefs de table qui redoublaient leur première et avaient un esprit d’équité tout à fait particulier. L’ « île flottante, par exemple, était partagée en deux :une moitié pour eux, une moitié pour les huit autres « bleus » de la table…
Le soir, c’était « l’étude », de17 à 18 heures et de 20 à 21 heures. Sous la surveillance sadique d’un pion, nous faisions nos devoirs en silence. Après l’étude du soir, une dernière récréation et nous prenions la direction des dortoirs.
Il s’agissait d’immenses chambrées au plancher ciré et au plafond très haut, où s’alignaient deux rangées de vingt lits, chaises et armoires métalliques.
Au milieu, la chambre du surveillant, en lattis, à ciel ouvert et dont l’entrée était fermée d’un rideau. Le mobilier y était somptueusement complété d’une table en bois, d’une chaise et - insoutenable privilège – d’une lampe de chevet.
Avant de pénétrer dans le dortoir, il fallait passer par la cordonnerie, sous les combles, pour cirer et échanger nos godillots contre une paire de pantoufles.
Ma boîte à cirage me valut ma première paire de gifles car je m’étais permis de demander à mon voisin le chiffon qui me manquait.
Eh oui, j’appris à mes dépens qu’il était également interdit de chuchoter dans le grenier…
Au pied du lit, les draps et couvertures, bien pliés au carré le matin même, portaient, comme tous nos vêtements, un numéro matricule.
« 626 », c’était le mien et il ne fallait pas l’oublier car il était utilisé à longueur de journée : à la laverie, aux douches, lors de la commande de matériel scolaire à la librairie voisine, chez le surveillant général pour récupérer sa carte de sortie…
Après une toilette sommaire dans la petite salle équipée d’une vingtaine de lavabos blancs aux robinets-pression, nous faisions nos lits avant que la lueur froide des néons ne s’éteigne.
Le silence se faisait alors, lourd et pesant, entrecoupé par quelques chuchotements et par le grincement des semelles de cuir du maître d’internat qui faisait une ou deux rondes avant d’aller se coucher.
Alors, le sommeil nous gagnait rapidement et il était rare que nous entendions les ronflements de nos voisins ou les passages du veilleur de nuit.
Ma mère reçut bien vite une lettre désespérée dans laquelle je menaçais de me jeter dans la rivière si elle m’abandonnait dans cet enfer.
Contrairement à mes craintes, elle réagit très vite et se montra, comme le Censeur, très compréhensive.
On négocia.
Je restais au lycée, en internat, mais passerais en section « Moderne » dès la fin de la semaine.
Je continuerai également de ne rentrer à la maison que tous les quinze jours mais les grands parents m’accueilleraient chez eux un week-end sur deux.
Profitant de cette bienveillance, j’obtins enfin que mon grand-père me fît sortir quelques heures chaque jeudi après-midi.
La vie devint soudain plus supportable mais ce changement de filière providentiel allait conditionner tout mon avenir.
Mes nouveaux camarades partageaient mes goûts, mon humour, mes jeux …mes valeurs, en somme.
Même les professeurs étaient plus humains et le programme, dans la continuité de ceux du collège, me convenait mieux.
L’enfer devint purgatoire et mes résultats très satisfaisants purent convaincre ma mère ( mon beau-père y étant complètement indifférent) qu’elle avait pris, seule, la bonne décision.
Publié le 17/07/2008 à 12:00 par goulouche56
Amourettes au collège
A onze ans vint enfin l’heure du collège.
Entrer en 6ème au CES, c’était un peu rejoindre le monde des grands. Ce fut également la mixité des classes et les premiers émois.
Bernadette fut ainsi mon premier amour, très pur, très généreux, très puéril aussi.
Elle jouait à la balle pendant les récréations et je passais mon temps à surveiller cette petite chose ronde en espérant qu’elle franchisse la limite de la cour des garçons.
Je pouvais alors courir comme un fou,la rattraper et la lui rendre en mains propres, espérant un regard, un petit mot, un sourire.
Ces manèges ne pouvaient pas lui échapper, ni à la plupart de nos camarades.
Un soir, lors de l’étude sous la surveillance du débonnaire M. G.... , je m’enhardis même à lui adresser un petit mot et je me souviens avec tendresse que celui-ci était censé m’être retourné.
Auparavant, Bernadette devait cocher une des trois cases que j’avais dessinées en face des choix que je lui suggérais :
« je t’aime un peu ?
beaucoup ?
pas du tout ?»
Après quelques hésitations, le billet me fut retourné par le même chemin, passant de mains en mains à travers toute la classe.
A onze ans, on n’a pas de complexes…
Mais, au fur et à mesure que le billet approchait, l’inquiétude m’envahissait, mon cœur battait la chamade. Bien sûr, deux mentions sur trois pouvaient m’être favorables, mais qu’adviendrait-il si elle me rejetait, si elle se moquait de moi ?
Quand le papier plié en quatre fut entre mes mains, la curiosité l’emporta sur l’angoisse…
Ce fut le bonheur infini lorsque je constatais enfin qu’elle avait coché la case « un peu ».
J’avais hâte de déguster mon bonheur, le soir même, seul dans ma chambre.
J’échafaudais alors mille projets à deux en répétant et en interprétant mille fois cette petite phrase :
« je t’aime…un peu … »
A cet âge, il me fallut également un grand courage pour rejoindre la ferme de ses parents, située en pleine nature, non loin d’un village voisin
.
Déjà, je désobéissais à ma mère qui ne m’aurait jamais laissé aller aussi loin à bicyclette, mais de plus, je m’inquiétais de mon futur tête à tête avec Bernadette.
Le cœur battant, j’approchais du corps de ferme sans même avoir la certitude de l’apercevoir.
J’imaginais également mille excuses pour justifier ma présence dans cet endroit isolé et privé.
Mais c’était ma princesse et je serai son chevalier servant. J’étais prêt à tout pour son bonheur, prêt à obéir au moindre de ses désirs… Je …
Je l’aperçus dans l’étable, assise sur un tabouret, un foulard sur ses cheveux et un tablier bleu autour de la taille : elle trayait les vaches…
J’aurais dû le prévoir, l’imaginer, mais cette vision n’eut pour effet que de me ramener brutalement sur terre, brisant mon rêve. Elle la fit descendre soudainement de son piédestal et coupa net ma violente passion.
Elle me tournait le dos et ne s’était pas rendu compte de ma présence. J’en profitai pour fuir lâchement en me disant néanmoins que j’étais allé au bout de mon héroïsme . Ma décision d’abandonner, avant même que ça ne commence, m’évitait finalement de prendre d’autres risques et décisions difficiles…
Mais quelle aventure passionnante et dangereuse j’avais vécue !
Publié le 16/07/2008 à 12:00 par goulouche56
Vacances scolaires
Jusqu’à ce que je fusse en âge d’aller au collège, les vacances scolaires se passaient avec les copains,
Tout aussi désoeuvrés que moi.
La fermette de la grand-mère Pauline, « en haut de la côte » dans le village voisin, nous servait souvent de quartier général.
A contrecœur, le tonton Emile, compagnon de « la Pauline », nous avait autorisés à occuper une ancienne porcherie. C’était un tout petit local, mais c’était le nôtre et il pouvait cacher nos secrets.
Comme il était très sombre, nous nous éclairions à la lueur de bougies que nous fabriquions nous-mêmes à l’aide d’une louche et d’un réchaud à alcool.
La matière première venait des restes des gros cierges et des souris que nous
« empruntions » au curé dans son presbytère.
Pour la plupart, nous étions en effet enfants de chœur et servions à la messe dominicale.
Ma mère avait été très déçue quand le curé m’avait renvoyé pour « faute professionnelle ». Imaginez-vous que je faisais rire les petites filles pendant l’office , en faisant quelques grimaces et autres pitreries bien innocentes !
Mais revenons à notre local où les décisions se prenaient à la lueur vacillante de quelques bougies et où s’échangeaient toutes sortes de confidences…
Ma grand-mère nous préparait une bonne tarte aux mirabelles ou de gros casse-croûtes au camembert odorant qu’elle sortait du garde-manger suspendu dans la petite cave humide.
Nous accompagnions ce festin d’un ersatz d’eau gazeuse fabriqué artisanalement avec de l’eau fraîche de la pompe et des « lithinés » achetés en pharmacie.
Les épaisses tranches de pain campagnard étaient craquantes, le fromage ou la confiture bien coulants et le picotement salé de l’eau gazeuse concluait nos agapes.
Avec mon meilleur copain, nous eûmes même l’autorisation d’installer une petite tente canadienne au fond du parc et d’y passer la nuit.
Quelle ivresse de la liberté !
Quel délice ces œufs brouillés dans une vieille poëlle sur la flamme incertaine de notre réchaud à alcool !
Les distractions étaient simples, rustiques, rupestres mais aussi nombreuses : les poules qu’on effrayait alors qu’elles grattaient tranquillement leur tas de cendres du fourneau, les courses à cheval sur le gros dindon qui répondait inlassablement à nos sifflets, les longues discussions avec les cochons du voisin dont nous traduisions les grognements gourmands.
Pendant ce temps, la mémé et le tonton vaquaient à leurs occupations. Tandis qu’elle peignait ses longs cheveux encore noirs devant la pierre à eau, il cassait la croûte.
Avant de nous couper une petite tranche de l’énorme miche de pain et un morceau de saucisson, il nous demandait rituellement avec sa grosse voix :
« j’espère que vous avez amené votre panier ! », entendant par là qu’il valait mieux ne pas se présenter chez lui sans provisions.
Après cette sempiternelle plaisanterie, nous nous retrouvions à table, dévorant ce qu’on appellerait maintenant des produits BIO.
Mimile était charpentier et taillait également les arbres dont la mine lui confiait l’entretien annuel.
Bougon mais brave, ses grosses moustaches grises mal entretenues ne parvenaient pas à cacher un cœur en or.
Avec mon copain d'enfance, nous passions également du temps chez sa mère qui nous racontait la vie avec son accent italien, tandis que son père, l’Oreste, cordonnier de métier, avait toujours un petit mot gentil et une pointe d’ironie qui se lisait dans son regard malicieux.
Leur petit appartement servait également de magasin et d’atelier car la « Mama » arrondissait les fins de mois en faisant des travaux de couture.
Leur porte était toujours ouverte aux visiteurs.
Dans la grande pièce où une vitrine donnait sur la rue principale, un jambon de pays était suspendu au crochet fixé au plafond. Nous en dégustions de petites tranches fines et sèches, saupoudrées de poivre.
Ces braves gens m’ont ainsi appris qu’on pouvait vivre autrement que chez nous, que la vie pouvait être simple et douce, même quand on n’a pas beaucoup d’argent.
Ils étaient pleins d’amour et je ne les ai jamais oubliés.
Publié le 15/07/2008 à 12:00 par goulouche56
le beau-père
Quelque chose me rapprochait de mes frère et sœur : les tragi-comédies de mon beau-père et ses scènes régulières.
Au quotidien, nous lui cachions tout ou partie de tout : nos notes (même les bonnes), nos vêtements neufs, nos petits malheurs…
Quand je rentrais à la maison avec mes nouveaux souliers, je devais les enlever discrètement dans le couloir d’entrée et les cacher dans ma chambre avant de pénétrer dans la cuisine où il nous attendait pour manger.
Aucun retard n’était admis et les repas se déroulaient dans le silence. Interdiction de chanter ou de siffler dans la maison où le rire lui-même était mal vu, voire prohibé.
Un jour, il se présenta à table coiffé d’un béret. C’était rare et un peu comique mais les coups de pied de ma mère, sous la table, découragèrent toute velléité de plaisanterie. Nous mangeâmes donc en regardant le fond de nos assiettes.
N’ayant plus de prétexte pour provoquer une nouvelle altercation avec ma mère, il eut le vice calculé d’attendre la fin du repas pour enlever sa coiffe d’un geste théâtral.
Il perdait ses cheveux et nous apprîmes plus tard que son coiffeur l’avait convaincu de se faire raser le crâne pour renforcer la croissance du poil.
Nous fûmes tous atteints rapidement d’un rire d’autant plus nerveux qu'il restait imperturbable. Mais ce fut de courte durée et, très vite, notre hilarité déclencha les foudres prévisibles et sadiques de mon beau-père.
Ses colères ne s’accompagnaient jamais de coups ou d’atteintes physiques ; il s’agissait plutôt de violences morales ou psychologiques, beaucoup plus subtiles.
Menaces, cris, yeux révulsés, bouche écumante, tout ce qu’il faut pour terroriser de jeunes enfants affolés par les larmes et la détresse de notre mère.
Menaces d’aller récupérer sa mitraillette de FFI dans les bois et de nous abattre tous , l’un après l’autre, dans notre sommeil ; réactions convulsives qui rappelaient son séjour à la Légion Etrangère durant lequel il s’était drogué à l’éther, mobilier brisé, scies et outils divers remontés de la cave pour « faire du petit bois avec les meubles du salon ».
Quand ça allait vraiment mal, je courrais dans la rue, en larmes, frappant de porte en porte dans l’espoir qu’un voisin accepte d’intervenir.
Lorsque c’était le cas , cette seule présence apaisait progressivement ce damné qui nous empêchait, au quotidien, d’être heureux.
Certains jours étaient plus maudits que d’autres.
Folle d’inquiétude après de nouvelles menaces de mort, maman nous entraîna cette fois dans la chambre de mon frère dont elle ferma la porte à clef.
Nous étions tous assis , en sanglots, sur le lit qu’elle avait poussé contre la porte.
Ce scénario, loin de le calmer, aggrava la situation.
Après avoir essayé de défoncer la porte, il la larda
de coups de couteau dont, disait-il, il se servirait pour nous « saigner » dès que cela lui serait possible.
J’ai perdu le souvenir de la fin de cette lamentable histoire qui se termina sans doute, comme toutes les autres, quelques heures après.
Terrorisés, nous redescendions au rez-de-chaussée dans le silence, la soumission et la honte.
Cela suffisait à sa méchanceté et il nous regardait à peine, dans la plus grande indifférence, le visage impassible.
La vie reprenait alors, jusqu’à la prochaine fois, son inlassable et pénible cours, comme si rien n’était arrivé.
Une autre fois, nous nous étions enfermés dans la maison, après son départ.
La grand-mère Pauline nous y avait rejoint avant qu’il rentre de la mine car elle avait appris les nouvelles menaces qui pesaient sur nous.
Les volets en bois étaient clos, les lumières éteintes ; seule la braise de la vieille cuisinière jetait sur nous son halo lugubre.
Les portes lui résistant, Mario grimpa sur le toit du garage voisin pour atteindre la fenêtre donnant sur la petite cour intérieure, à l’arrière de la maison.
Armé sans doute d’une barre de fer, il entreprit d’en ouvrir de force les volets.
Chaque coup, chaque cri nous glaçait de peur : qu’allait-il se passer s’il parvenait à ses fins ?
Au bout d’une demi heure, il abandonna et, une fois de plus, notre vie humiliante reprit son cours quand il rentra le soir, accueilli et calmé par de braves voisins qui nous avaient apporté un peu de courage et de réconfort.
Nous étions tellement honteux de faire appel à eux si souvent !...
Publié le 15/07/2008 à 12:00 par goulouche56
Une bonne leçon
Il est de sombres bêtises que l’on n’oublie pas.
Parmi celles-ci, l’idée idiote qui m’était venue de piquer les fesses de mes camarades, avec une plume Sergent-Major, dans la cour de l’école primaire.
Quelques uns m’ont poursuivi, peu m’ont rattrapé, un dernier enfin m’a dénoncé au directeur qui se trouvait être aussi mon maître d’école.
D’un coup de sifflet autoritaire,celui-ci réunit toutes les classes autour de moi, dans la cour, tandis qu’il tenait fermement mon oreille entre son pouce et son index.
« Puisqu’il a piqué les fesses de ses camarades, ses camarades le piqueront l’un après l’autre avec la même plume ! Afin qu’il ne les reconnaisse pas, nous allons lui bander les yeux avec son cache-nez ! »
C’est ce qu’il fit devant mes copains goguenards, alignés sous le préau.
Les yeux couverts, j’attendais la sanction avec angoisse, redoutant les dizaines de piqûres qu’on allait m’infliger...
Le silence était devenu pesant et j’imaginais la longue queue de mes tortionnaires se formant devant moi, prêts à frapper…
L’attente dura de longues minutes, puis l’angoisse, puis la hâte que cela se termine au plus vite.
Rien ne se passait bien que mes membres fussent horriblement tendus. Tout cela me paraissait interminable mais ce ne fut qu’au bout d’un bon quart d’heure que j’osais enfin relever mon bandeau.
Je fus abasourdi.
Je me trouvais seul au milieu de cette immense cour d’école…
Sans un bruit, tout le monde était retourné en classe, me laissant là, comme un parfait idiot, dans l’attente d’une sanction qui ne viendrait jamais.
C’est dans la plus grande honte que je fis l’effort énorme de regagner ma classe et d’entrer seul dans la salle sous le regard amusé de mon instituteur et les quolibets de mes copains.
Une jolie leçon en somme, comme nos enseignants pouvaient prendre le temps d’en donner alors.
Mon maître d’école avait une autorité naturelle et ses propres méthodes. Il savait déjà échapper, de temps à autre, au programme officiel que l’Inspection Académique tentait de lui imposer.
C’est ainsi que le cours de calcul mental ou d’histoire pouvait être interrompu quelques minutes afin que toute la classe se presse aux fenêtres et découvre le passage majestueux des oies sauvages ou le chant d’une mésange.
Publié le 14/07/2008 à 12:00 par goulouche56
Les saisons
L’été, nous portions systématiquement des culottes courtes et des baskets montantes en tissu bleu et caoutchouc blanc.
Quand nous en avions l’âge, sans doute au moins dix ans, nous allions à la pêche à l’étang du village, armés de notre unique canne en bambou et de notre seule ligne enroulée autour d’un simple morceau de bois.
Il fallait d’abord se procurer les appâts nécessaires : vers de vase au bord de l’eau, vers de terre dans le jardin…
Leur recherche nous procurait autant de plaisir que la pêche elle-même qui, il est vrai, était plus abondante qu’à l’heure actuelle.
En été toujours, le marchand de glaces sillonnait les rues.
Oh, pas avec une camionnette rutilante et frigorifique mais avec un simple tricycle aux couleurs chatoyantes.
Un couvercle plat pour les gros cornets croustillants et deux cloches chromées pour la glace, qu’il soulevait rapidement pour y glisser sa longue spatule en bois.
Pas de klaxon italien mais une corne et une voix de stentor :
« c’est le père Sabatini ! Pour la mère et pour la fille ! La bonne glace à la vanille ! »
Elle était délicieuse cette glace moelleuse qui s’accrochait au cornet en grosses vagues vanille et chocolat !
En hiver, Monsieur Sabatini passait également dans les cités. Son tricycle était alors aménagé pour la vente des marrons chauds ou la collecte des peaux de lapin.
« Chauds, chauds les marrons, chauds ! » et « peaux de lapin, peaux ! » l’entendait-on crier dans les rues, la bouche à demi masquée par sa grosse moustache blanche.
Le folklore ne s’arrêtait pas là car le mercredi, sur la place de la mine, les camelots du marché étaient tout aussi bruyants et originaux pour vanter leurs fruits et légumes, tabliers de ménagère bleus à pois blancs, toiles cirées et premiers aspirateurs et machines à coudre qui faisaient peu à peu leur apparition.
Ma mère m’y acheta un jour ma première brosse à dents et du dentifrice en poudre compactée dont Bibi Fricotin vantait les mérites. Il se présentait dans une jolie boîte métallique, comme celles utilisées autrefois pour le cirage, mais son goût était détestable et il moussait durant des heures dans la bouche !
Les hivers nous revoyaient enfin en pantalons longs et je me souviens d’avoir été le seul du quartier à porter des pantalons « golf » à carreaux beiges et marrons, comme Tintin dans la bande dessinée.
On ne me trouvait pas franchement ridicule dans cette tenue mais je fus très heureux de m’en séparer car il faisait partie, une fois de plus, des anciennes affaires de mon frère.
J’ai toutefois le souvenir d’une chaude canadienne de toile brune au col de lapin et entièrement fourrée de laine de mouton qui, si elle n’était pas de la première génération, recueillait tous mes suffrages.
Avec elle, sur la côte, on faisait du traîneau ou de la luge dans une neige épaisse comme on n’en voit plus aujourd’hui que dans les stations de sport d’hiver.
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